Sophie Marini, archéologue spécialiste de l’Antiquité classique, a soutenu une thèse intitulée « Grecs et Romains face aux populations libyennes. Des origines à la fin du paganisme (VIIe siècle av. J.-C. – IVe siècle ap. J.-C.) » à l’université Paris IV-Sorbonne en 2013. Membre de la mission archéologique française en Libye depuis 2001, elle a participé à de nombreuses prospections archéologiques en Cyrénaïque et en Marmarique occidentale.

Entretien avec Samia MESAOUDI

La culture du silphion en Cyrénaïque (Libye) dans l’Antiquité

Le commerce de silphion traduit parfaitement l’évolution des rapports politiques entre Grecs et Libyens en Cyrénaïque dans l’Antiquité. Cette région, colonisée par des Grecs venus de l’île de Théra au VIIe s. av. J.-C., ressemblait à une île méditerranéenne, qui se trouvait détachée du reste de l’Afrique par le désert. Le domaine du silphion s’étendait sur le plateau intérieur, entre le croissant fertile et le désert, depuis le golfe de Bomba jusqu’à la Syrte, et surtout dans la région d’Euhespérides. Il devait se trouver en dehors du territoire colonisé par les Grecs, soit immédiatement au sud de la frontière politique de la Libye grecque.

Cette plante, qui appartenait aux ombellifères du type Ferula et qui était annuelle, était utilisée comme fourrage pour les animaux lorsqu’elle était fraîche, comme condiment dans les préparations culinaires ou comme médicament dans le domaine thérapeutique. L’élément le plus apprécié de la plante était le suc (ὀπός), que l’on extrayait soit de la ra­cine, soit de la tige. Ce sont les Libyens qui étaient attachés à la récolte du silphion qui poussait à l’état sauvage sur leur territoire. Connaissant parfaitement le cycle végétatif de la plante, ils étaient employés chaque année à la déterrer et à en recueillir le suc, pour l’apporter à Cyrène afin qu’il soit traité et commercialisé. Peu documentés sur cette plante qui disparut à la fin de l’Antiquité, excepté les témoignages des auteurs antiques et ses représentations dans l’iconographie, la coupe laconienne à figures noires, dite « coupe d’Arcésilas », constitue un document de premier ordre sur la finalité du produit destiné à l’exportation.

Les relations pacifiques entretenues dès les origines par les Grecs et les tribus libyennes ont été déterminantes dans l’essor du commerce de silphion. Alors qu’il fit la renommée de Cyrène dans le monde grec, au point même de devenir l’emblème de la cité sous la monarchie des Battiades, il perdit de son prestige sous la domination lagide et se mua en un simple signe de provenance géographique, jusqu’à disparaître du monnayage de la cité. En raison de l’amoindrissement des mesures de contrôle sur la production de silphion, celui-ci fit l’objet d’un trafic avec les Carthaginois qui, en échange de vin, en importèrent clandestinement par le port de Charax sur le rivage de la Grande Syrte. Et lorsque le silphion devint à la mort d’Apion le privilège des Romains, le modus vivendi pacifique qui avait été instauré dès les origines de la colonie entre Grecs et non-Grecs fut durement remis en question. Cela participa à la dégradation des rapports avec les tribus libyennes et à la disparition de la plante.